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Lèvres, sourire, secret. Installation
Lèvres, sourire, secret
Merckaert Patrick
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Dans la Porte de Trèves

Lèvres, sourire, secret.

Patrick Merckaert °1956

Si le post-modernisme est caractérisé par une vaste entreprise de déconstruction du sens, l'œuvre de Patrick Merckaert (né en 1956) y occupe une place éminente.

Le modernisme s'est développé sur la foi en l'irréductibilité du couple sujet-objet, entre lesquels s'interpose l'œuvre, lieu de la construction subjective et individuelle du réel.  La célébration de l'ego ainsi que "l'art pour l'art" ont contraint le modernisme à un devoir d'originalité sans cesse renouvelé, qui a progressivement dirigé l'art -qui est in fine une production matérielle- vers sa dissolution finale dans le conceptualisme.  La construction du sens qui était observable dans la plupart des mouvements formalistes, tel que le minimalisme, est freinée brusquement à l'aube des années soixante-dix.  Au plus profond de la crise identitaire qui frappe l'Occident, l'art s'aperçoit qu'il n'est détaché ni de l'Histoire, ni de la Société, et qu'il se doit de retourner à une lecture critique du monde.  Les voies à travers lesquelles le monde s'exprime sont les mots et les sons, l'image et la technologie, devenue désormais un véhicule autonome de la transmission du savoir et de l'information.  En quoi cela concerne-t-il l'œuvre de Patrick Merckaert?  Le premier devoir est de décrire son travail.

Les nouveaux médias, comme l'image électronique, sont explorés depuis une quarantaine d'années chez des artistes privilégiant la performance ou l'art totalintégrant son, lumière, image et mouvement dans des installations temporaires.  Merckaert exclut de son travail ces mises en scène théâtrales, tout en conservant une scénographie statique qui utilise certains de ces nouveaux médias dans leur complémentarité: la lumière violette des tubes U.V., les photogrammes tirés d'images télévisuelles, le son en boucle, le concept d'installation qu'il nomme "intégrations spatiales" (ruimtelijke integraties), et les mots-objets inscrits sur ces sites, suivant l'usage conceptualiste du mouvement Art and Language.

Fragments et constellations.

Les mots, fragments élémentaires du discours, sont parfois isolés comme ici, parfois structurés dans une proposition (We are not afraid- Gand, 1994), mais toujours valorisés dans leur littéralité. L'artiste les pose simplement à un endroit, au spectateur d'en disposer.  Affranchis de la grammaire, les mots, objets ou emblèmes, interagissent pour constituer en cercles concentriques des systèmes, des constellations et enfin une galaxie de signes.  Le linguiste Ferdinand de Saussure (1857-1913) a décrit le premier le mot en tant que centre d'une constellation où convergent un nombre in(dé)fini de mots associés.

Dans son installation de Bastogne, Patrick Merckaert a choisi six mots, imprimés sur des panneaux séparés, qui s'associent de prime abord en deux ensembles symbolisant le sonore et le visuel: /lèvres/, /sourire/, /secret/ d'une part, et /yeux/, /regard/, /reflets/ d'autre part.  Ces deux voies d'accès principales de l'art en l'homme ont en commun une connotation de goût: tant aux sens de la perception de la saveur que du jugement esthétique.  Voilà pour l'articulation première du discours, structure duale établie volontairement par l'artiste.  Ce système s'intègre ensuite à la constellation des connotations accordées à chaque mot, relevant de la pure subjectivité.  Par exemple lèvres-chuchotement-confidence-intimité-tendresse-sexe…oureflets-miroir-moi-Autre etc.  Puis viennent des ensembles plus vastes d'associations binaires comme lèvres-refletou regard-secret, d'associations ternaires tel lèvres-sourire-reflets ou dérivées: intimité-plaisir-Autre…Il existe donc une galaxie de signifiés linguistiques, virtuellement inclus dans les constellations de signifiants accrochés, comme des étoiles, à la voûte de la tour.  En outre, circulent à travers ces sortes d'objets célestes, des associations induites par les deux photogrammes accrochés en vis à vis sur les murs.  Images de visages et de corps humains, volontairement neutres, pour ne pas commenter -et trahir- les mots.  Le spectateur joue sa propre partition, dans cette toile harmonique, où il peut à loisir construire et déconstruire le sens en fonction de sa position sur le site. Sa perception s'affine sur un mode circulaire, ambulatoire, fait d'allers et retours entre mots et images.

Ces signes entretiennent un réseau complexe de relations dans un discours synchronique qui abolit toute intention narrative, et suspend donc le temps linéaire.  Ensuite l'espace local, supposé réel -en tant que mesurable et arpentable- devient un véritable "lieu", un espace de relation où chaque chose est ce qu'elle est dans sa relativité aux autres choses[1].  Le lieu est défini par la personne qui s'y trouve.  Entrant dans l'œuvre, le spectateur perçoit et crée selon l'endroit qu'il occupe des harmonies différentes.  Il entre dans un univers en réduction, issu de quelques signes qui le balisent, à partir desquels il est libre de tout inventer.  Mots et images sont des formes ouvertes, et comme chez Proust, ils permettent l'anamnèse, la déconstruction de la mémoire, la réinterprétation du temps. Dans une œuvre antérieure (Multiple), Patrick Merckaert rend hommage à un aphorisme de Marcel Broodthaers: "L'art, c'est restructurer la mémoire".  L'être reconstruit l'espace et le temps dans son expérience vécue du lieu investi par l'artiste.

Stratégies.

Par un système d'actions coordonnées, il faut amener le spectateur  à devenir acteur de l'œuvre à laquelle il participe.  Ce n'est pas un moindre but pour la création artistique que de promettre la liberté à tous ses intervenants.  A l'inverse, nous savons que la stratégie publicitaire consiste à brider la liberté de l'individu en lui faisant jouer un rôle dont il est convaincu qu'il est écrit pour lui seul: Une séduction esthétique qui crée des besoins et exacerbe les désirs, mais maintient l'individu dans un état de "nature", un état d'enfance où rien ne se distingue du besoin.  Jacques Lacan (1901-1981) a eu une influence considérable sur les théories artistiques post-modernes.  Pour ce psychanalyste, les images et les désirs de l'inconscient créent des chaînes de signifiants en constante circulation et qui ne se fixent sur rien.  Dans l'état d'indifférenciation que vit le bébé vis à vis de sa mère, le signifiant /sourire/ ne peut se fixer sur aucun signifié du genre content-gentil-satisfait-etc. La fixation du sens ne peut naître que du langage, qui crée la conscience de soi, de la séparation d'avec l'Autre, de l'absence et du désir.  Selon Lacan toujours, le langage ne peut représenter le réel parce que le réel est un lieu (psychique) où ni la séparation, ni le manque , ni l'absence n'existent.  Le réel est donc un état fusionnel (avec la mère, horizon du monde et matrice) où il n'y a aucune opposition binaire entre soi et l'autre, et où il n'y a aucune possibilité de signifier quoi que soit.  Cet état est rompu par la construction du soi et de la culture, qui s'établit dans l'illusion de stopper la chaîne (la constellation ) des signifiants.

Entrer dans l'univers de Patrick Merckaert, c'est faire un pas dans le réel lacanien.  Le système des signifiants n'a pas de fin.  La texture et l'organisation de ses lieux rendent impossibles les oppositions binaires.  Le spectateur voyage dans un système symbolique (illusoire) dont il ne peut atteindre ce que Derrida nomme le Centre et Lacan l'Autre.  Judicieusement, l'artiste introduit un environnement sonore constitué d'un son en boucle répétant inlassablement le mot /toi/ ou/toit/:  Les homophones renvoyant soit aux signes constellant la charpente du toit, soit à l'altérité, le "toi" qui est en dernière analyse l'élément fécondateur des signes, puisque c'est de la distinction entre le soi et l'autre que naît le langage.  Malheureusement pour lui, l'homme rendu adulte par la culture, ne peut retourner à l'innocence, à l'état édenique où ne règne nulle discrimination.  Ne pouvant se fondre dans cet Autre-Absolu, l'homme reste la proie de ses désirs, et son ego, produit de son langage, n'est qu'illusion.  Constat ontologique bien amer si l'on ne peut s'y aménager quelque porte de sortie!

L'analyse qui précède ne doit pas nous faire conclure au pessimisme et au nihilisme de l'œuvre de Patrick Merckaert.  Le lieu qu'il crée ambitionne de transcender un réel, qui dans l'analyse lacanienne ne serait qu'un paradis perdu, où le désir coïncide toujours avec sa réalisation.

Il est significatif qu'il préfère appeler ses œuvres "intégrations spatiales" au lieu de se satisfaire du terme officiel d'installation. "S'intégrer à" implique pour commencer les notions de fusion et d'assimilation à quelque chose. L'intégration est un mouvement, une dynamique.  Il s'agit d'entrer dans un système, une structure dont les éléments sont non seulement compatibles mais interdépendants. Comme processus, l'intégration touche l'organisation du monde, son économie (dans la concentration des activités), autant que l'organisation de l'individu, personnelle et relationnelle (dans l'éthique).  Etre intègreimplique probité et honnêteté, et psychologiquement, l'intégration est un processus par lequel la personnalité acquiert son unité et son harmonie.  Dans tous les domaines, et particulièrement l'esthétique, l'intégration contient les idées d'harmonie et d'équilibre à travers un processus qui va de la multiplicité à l'unité, du chaos au principe unificateur.

Semeur de mots.

Le fait que l'artiste n'établisse pas de relation immédiate entre les images et les mots donne d'abord l'impression d'un univers hétérogène dont le sens échappe à l'analyse. Les signes sont éparpillés, littéralement disséminés.  Il utilise un code, en donne quelques clés, puis le sens se répand de façon intermittente dans l'esprit du spectateur.  Il est impossible de décrire exhaustivement ce système qui se fertilise par le jeu des perceptions, des oppositions et associations, par l'histoire personnelle de chacun. Etant lui-même un produit du langage, l'artiste s'accepte modestement comme semeur de mots.  Paradoxalement cette œuvre qui se veut intégration commence par une esthétique de la dissémination.  Le spectateur est appelé à participer à la dispersion des signifiés, et dans ce processus il doit retrouver finalement son unité perdue avec le Tout, avec l'Autre.  Là est la véritable liberté du spectateur, invité à devenir au sein de l'intégration spatiale, un acteur-méditant, maître de son sort et libérable du nihilisme.

Tel est le but de Patrick Merckaert: Conduire sur le chemin de la méditation celui qui pénètre dans ses installations.  L'ombre y joue un rôle essentiel.  La lumière ultra-violette lui permet de ne mettre en valeur que ce qu'il souhaite et de relier le spectateur au réseau de signifiants.  Avec la complicité de ce médium, l'espace n'est plus un vide mais un milieu, un lieu d'échange qui se remplit d'une multitude de signes.  C'est un univers en réduction, calme, clos et quiet. Y méditer, c'est laisser parler le chaos de ses voix intérieures jusqu'à l'excès, jusqu'à l'implosion finale dans le silence, Centre de cette galaxie de signes.

L'implosion est moins une destruction qu'une entreprise de déconstructionau sens qu'en a donné Derrida. Déconstruire n'est pas détruire, mais plutôt analyser.  Il faut faire barrage à la domination d'un mode de signification sur un autre, en empêchant cette tendance de l'esprit à se fixer sur des couples de signifiants, qui limitent et enferment le sujet dans la logique binaire d'opposition (par exemple: regard-sourire).

Voilà pourquoi les images doivent être d'une neutralité maximale.  Elles ne peuvent contenir une charge émotionnelle qui aspire les regards vers elles et fixe le mot-objet sur elles comme une légende. Ces photogrammes ont une fonction plus complexe.  Les images de Merckaert sont des photos digitalisées, soustraite à l'espace médiatique télévisuel où elles sont d'une banalité extrême.  Retirées de ce contexte d'aperception et traitées (agrandies, cadrées, fixées sur papier…), elles naissent à la vie des signes. Ainsi libérées, il devient difficile de les faire taire, car un corps humain ou un regard -comme un mot- ne peut jamais être tout à fait neutre.  Elles auront un double rôle dans ce paysage méditatif: 1) absorber les constellations de mots qui s'élaborent dans l'esprit du spectateur.  Ces regards immensément vides et lointains sont comme les trous noirs, de véritables attracteurs de matière, de mots et de voix intérieures. 2) leur forte trame, opposant les carrés noirs et blancs, instaure une vibration de la matière, une impression de dissolution de la réalité banale où règne la logique de la dualité.

Les photogrammes sont un support de la méditation et participent activement au processus de déconstruction, qui est finalement une élucidation du monde.

L'intention de Patrick Merckaert reste de créer dans ses installations un univers tellement fluide et libre qu'il rappelle le philosophe qui est en tout homme à son interrogation centrale: la question de l'être et du néant.  Georges Fontaine, Juin 2000.

Cette réflexion sur le lieu comme espace matriciel, psychique et relationnel, est présente dans la philosophie contemporaine chez Derrida et les poststructuralistes, chez Heidegger  pour qui le "monde" (dasein)est une texture structurée dont tous les éléments sont reliés, chez Platon et dans les philosophies orientales, s'opposant aux philosophies de la substance d'inspiration aristotélicienne.

Edition d'un livret

 

 


[1]Cette réflexion sur le lieu comme espace matriciel, psychique et relationnel, est présente dans la philosophie contemporaine chez Derrida et les poststructuralistes, chez Heidegger  pour qui le "monde" (dasein)est une texture structurée dont tous les éléments sont reliés, chez Platon et dans les philosophies orientales, s'opposant aux philosophies de la substance d'inspiration aristotélicienne.