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Vue de l'exposition1
Un monde qui n'existe pas
Bastin Hugues
Peinture
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Hugues Bastin

En règle générale, je ne veux pas expliquer mes peintures, pour que l’œuvre ne soit plus une, mais devienne un champ ouvert de possibilités pour chaque spectateur, libre d’y trouver ce qu’il veut, d’y projeter, voire d’y mettre en scène ses désirs ou fantasmes, sans être limité par ma volonté. Mais cela concerne surtout le message qui se cache dans chacune de mes peintures prise à part. Maintenant, je pense qu’il y a des choses à comprendre et qui méritent d’être expliquée en ce qui concerne ma démarche en général.

Les dessins :

Je me suis inspiré de la bande dessinée, de l’illustration, du graphisme et de certains peintres issus du street art ou de l’imagerie rock. Ce que je cherchais surtout à trouver en me tournant vers ce genre de mode de représentation, c’était personnage à qui tout et n’importe quoi pourrait arriver, sans que mon sens de la logique ne mette le holà. En d’autres termes, je voulais créer un univers qui me permette d’utiliser certains outils du surréalisme comme, par exemple, cette volonté de laisser s’exprimer l’inconscient. Lorsque je dessine mes projets, je me contente d’abord de poser mon crayon sur le papier ; je dessine quelques traits puis une image s’impose à moi : je me alors contente de la recopier. La plupart du temps, donc, je travaille d’après un projet. En fait, il y a des moments où les idées coulent à flot, et puis d’autres où c’est la panne sèche. Alors, je me suis mis à faire des projets pour pouvoir également peindre lorsque je n’ai pas les idées nécessaires. Cela étant dit, ce mode de fonctionnement ne m’empêche pas non plus de travailler sans me baser sur un projet lorsque une idée s’impose à moi uniquement en regardant le support.

Pour le personnage, j’ai fait des recherches pendant un an et demi avant de tomber sur celui que je pourrais utiliser dans mes peintures. Il n’avait qu’un tronc et une tête, puis, petit à petit, au fur et à mesure que j’apprenais à me sentir à l’aise avec lui, il acquît quatre membres, prit quelques kilos et un air bonhomme. Je voulais qu’il soit attachant pour rendre mes idées (qui sont généralement assez sombres) accessibles à tous. C’est un thème récurent dans mon travail : les apparences. Ou, plus exactement, le jugement d’après les apparences. Lorsque l’on juge mes peintures d’un seul coup d’œil, on y voit quelque chose d’enfantin, d’irréel, qui n’existe pas. Et pourtant, si l’on s’y attarde et que l’on prend la peine de lire les titres donnés aux peintures, on s’aperçoit souvent qu’on était bien loin du compte…

Je vous expliquais plus haut ma manière de réaliser des projets, je voulais tout de même préciser une chose : je ne décide jamais d’un thème à l’avance. Ce serait même plutôt le contraire, étant donné qu’il me faut en général pas mal de temps avant de comprendre ce que le dessin représente. Quoi qu’il en soit, les thèmes ont toujours un rapport avec mon intimité, ce que je vis, ce que j’observe autour de moi, les événements qui me troublent, m’inquiètent ou me touchent. Cela dit, il y a certaines peintures qui, je dois  bien l’avouer, n’ont aucun sens… c’est juste que ce qui est représenté, associé au titre, me fait sourire…

Les titres :

En ce qui concerne les titres, justement, je les donne en général dès que j’ai terminé la peinture. Lorsque je ne sais toujours pas ce qu’elle représente exactement. Je m’assieds devant elle et des dizaines de mots et d’associations de mots défilent dans ma tête jusqu’à ce que je trouve celui qui fera mouche. Ce n’est que plus tard, une fois que j’ai pris le recul nécessaire, que je réalise tout ce qui relie les éléments de ma peinture (titre, support, dessin,…) entre eux et à ma propre vie : le tout prend alors un sens.

Les supports :

Dès que je me suis mis à travailler sur mes propres créations, à l’âge de quinze ans, j’ai commencé à récupérer mes supports un peu n’importe où, que ce soit des fonds de cadre, des bouts de tissu ou des vieux plans d’architecture jaunis et tachetés. Puis j’ai vite privilégié les plaques de contreplaqué que je trouvais dans la rue ou qu’un oncle électricien, récupérait pour moi sur des chantiers. J’ai toujours préféré les surfaces rigides… D’ailleurs, encore maintenant, lorsque je tends une toile, je place une plaque de carton sous le tissu pour solidifier un peu la surface.

Ensuite, lorsque j’ai commencé à vivre à Liège, à faire le tour des encombrants de temps en temps en ramassant des parties d’armoires ou de bureaux, en fait n’importe quoi pourvu que ça aie une surface plane, et que ce soit en bois. Jusque là, je récupérais mes supports surtout par souci d’économie, ce genre de planche se trouvant en abondance dans les rues, ça me permettait de pouvoir peindre autant que je voulais sans devoir dépenser un franc ailleurs que dans la peinture en elle-même. Puis, j’ai eu envie de mettre en valeur le fait que mes supports avaient eu une autre fonction, avant. Alors j’ai commencé à privilégier les planches cassées ou mal découpées. Chaque planche ayant une forme différente, définie complètement aléatoirement, j’ai commencé à prendre conscience que cette petite différence apportait en fait une identité à chacune des peintures, cela les rendait uniques, d’une certaine manière.

Durant un an, je n’ai plus eu la possibilité de m’aménager un atelier, c’est durant cette période que j’ai fait le plus gros de ma recherche. C’est là que j’ai réalisé, avec l’un des premiers jets du personnage, une BD qui s’appelle « Les histoires stupides et ridicules ». Après cette année sans peindre, j’ai recommencé mes études en 2èmebac peinture à Saint Luc. Au début, j’ai dérobé quelques planches de dessin que personne n’utilisait dans l’atelier et récupéré quelques objets dans les poubelles de l’école puis, vers décembre, comme si quelque chose s’était débloqué dans ma tête, j’ai eu l’idée d’orienter plutôt mes recherches de supports vers des objets de la vie quotidienne, des objets reconnaissables, et de ne plus m’obstiner à respecter plus ou moins les formats carrés ou rectangulaires généralement imposé par les toiles. Il faut dire que, maintenant que j’habite en Outremeuse et que j’ai la brocante de saint Pholien tous les vendredi matin au bout de ma rue, le choix d’objets que je peux trouver dans les poubelles s’est fortement élargi.

Par contre, je ne sais pas vraiment comment expliquer ce qui fait qu’un objet m’intéressera plus qu’un autre. Cela dit, il y a tout de même un élément qui est à la base de chacun de mes choix : il faut que l’objet porte en lui l’histoire de son passé. J’ai toujours un faible pour les objets cassés ou très détériorés. Enfin, tout ce qui porte les marques de son passé. Le fait de récupérer n’importe quel objet, en plus de donner une identité à chacune des peintures, crée un univers tout à fait particulier ou, en tous cas, inhabituel. En plus, cela renforce la réflexion sur le coté superficiel des choses, les apparences. Ce sont des objets destinés à disparaître, qui n’attirent même plus un seul regard de la part des passants lorsqu’ils sont posés le long des façades dans la rue en attendant le camion de ramassage et qui, une fois qu’ils sont badigeonnés de peinture, recommencent à susciter l’intérêt. Ensuite, des gens les achètent et les installent dans leurs salon, cuisine ou salle de bain, que sais-je ?

Là, il faut tout de même que je précise que je nettoie en général uniquement la surface que je vais peindre, le reste du support, je n’y touche pas. Cela reste intact depuis le moment où je l’ai sorti des poubelles jusqu’à ce que quelqu’un l’achète.

Les techniques de peinture :

Tout d’abord, il faut savoir que je ne fais jamais de mélange, ni avant de peindre,  ni sur le support lui-même. J’utilise la couleur telle qu’elle sort du pot. Ma technique consiste en fait en une superposition de couches différentes. Pour commencer, il y a la préparation du support : poncer légèrement les parties en bois vernis ou en plastique avant d’y passer une couche de primer puis d’y dessiner l’esquisse, ou, lorsqu’il s’agit de parties en bois non traitées, dessiner d’abord l’esquisse avant d’étendre une simple couche d’acrylique blanche (le fait de laisser le tracé de l’esquisse apparent sur le bois s’avérera utile lors de la dernière étape, c’est-à-dire la couche de brou de noix). Lorsque cette première couche est sèche, je choisis les couleurs de la dernière couche de peinture, ce qui déterminera la couleur de la couche de fond. Par exemple, sous le jaune, je mets du rouge, sous le rouge, du jaune ou du brun suivant l’ambiance que je cherche à obtenir…

En général, il n’y a que deux couches de couleur. Je dispose la première assez grossièrement, avec un gros pinceau et en suivant les contours de l’esquisse, pour la seconde, par contre, je m’applique un peu plus : la plupart du temps j’essaye d’utiliser pour cette couche la peinture la plus sèche possible, le but n’étant pas de recouvrir mais bien de créer un effet de matière. Par exemple, pour une grande surface, j’utilise de préférence un petit pinceau, ce qui donne l’impression, au final, que la surface vibre. Lorsque le support me le permet, c’est-à-dire dans la grande majorité des cas, je peins le personnage à l’aide d’une fourchette de cuisine (et avec une petite fourchette de friterie en plastique pour les plus petits formats). D’autre fois, comme pour les nuages par exemple, j’étends cette couche du plat du pouce pour éviter les coups de pinceaux. De temps en temps, j’ajoute à la peinture de la sciure, du sable ou des crasses balayées dans mon atelier pour créer non plus un « effet » de matière mais de la matière tout court.

J’étends ensuite une couche de brou de noix sur toute la surface peinte, jusqu’à obtention d’une grosse flaque que je laisse sécher. Puis je la nettoie à l’éponge en essayant de mettre en valeur les petites irrégularités de la peinture que le brou de noix a souligné. Enfin, je vernis le tout parce que, d’après moi, le brou de noix est un peu trop fragile : une goutte d’eau et il disparaît, comme par magie…

Les collages :

Encore une fois, je me suis tourné vers des matériaux qui ont déjà bien vécu. J’ai récupéré plusieurs piles de magazines parus entre 1920 et 1960. Ce que j’aime avant tout là-dedans, ce sont tous ces petits détails qui, malgré leur coté désuet, nous rappellent que les choses n’ont pas tant évolué que ce que l’on pourrait croire. Même s’il existe tout de même quelques petites différences notables comme, par exemple, l’abondance de publicités encourageant la prise de poids.

J’essaie de me servir de toutes ces images démodées, de ces slogans publicitaires éventés, de ces titres d’articles tapageurs pour faire passer des messages à propos de choses qui nous concernent tous aujourd’hui. Mais, encore ici, je m’obstinerai à ne rien expliquer, même si l’usage des mots permet une interprétation assez facile (mais pas forcément judicieuse), car je tiens beaucoup au fait que mon travail puisse être compris de mille manières différentes. Il n’y a pas qu’une seule façon de comprendre ce que je fais et je prendrais un risque si je commençais à expliquer tout ce que j’ai l’impression de voir dans mes peintures. Je pense que la plupart des gens ne chercheraient pas à regarder plus loin…

J’ai d’abord réalisé un petit livre qui contient une trentaine de collages pour tester l’idée que j’avais eue et vérifier qu’elle pouvait tenir sur la longueur avant de passer à la réalisation de pièces exposables. En fait, j’ai mis un long moment avant de me décider à passer le pas. Je ne savais pas comment présenter cela. J’ai d’abord pensé à les coller sur de vieilles planches en bois, mais celles que je trouvais le plus souvent n’étaient pas suffisamment intéressantes. J’ai ensuite pensé réaliser mes collages dans des tiroirs et, comme par hasard, à partir du moment où je me suis mis à en chercher, on aurait dit qu’il y avait une pénurie de tiroirs dans les poubelles : impossible de mettre la main sur un seul d’entre eux. Et puis un jour, en parcourant de long en large le Boulevard de la Constitution au pas de course pour fouiller les poubelles de la brocante, j’ai trouvé tout un tas de vieux cadres avec des coups un peu partout, parfois même totalement démantibulés. J’avais trouvé l’idée que je cherchais.

La musique :

Cette partie concerne plus précisément l’exposition à l’Orangerie. En fait, le terme « musique » n’est peut-être pas très bien choisi, je pense qu’ « ambiance sonore » serait plus adéquat. J’ai composé de la musique à partir de sons enregistrés par Aaron Ximm. Il pratique le field recording et propose un grand choix de samples gratuits sur son site. Le field recording, c’est le fait d’enregistrer des sons dans la nature pour en faire de la musique ou pour agrémenter les enregistrements de certains groupes. Le projet musical d’Aaron Ximm s’appelle Quiet American, c’est d’ailleurs le nom du site où l’on peut trouver, outre les enregistrements de Quiet American, tous les samples gratuits : http://quietamerican.org. Il y propose donc des sons qu’il a enregistrés lors de différents voyages au Laos, au Vietnam, à San Francisco, …

Ces sons constituent les quatre-vingts pour cent de mon cd, le reste, ce sont des rajouts de parties au piano (jouées et composées par moi), de parties de musique électronique de ma composition, de chants de baleines et d’un peu de contrebasse. J’ai mixé tout cela avec un programme assez rudimentaire composé d’une seule piste sur laquelle je collais chaque sons sans avoir la possibilité de revenir en arrière. Cela explique certaines petites erreurs que j’ai bien été obligé de laisser passer. En fait, j’ai composé ce cd en m’inspirant de ma technique de peinture, c’est à dire la superposition de différentes couches. Je voulais créer un tout homogène qui invite à la contemplation, à l’introspection. Amener une atmosphère pas vraiment inquiétante mais pas vraiment rassurante non plus, à l’image de mes peintures.

En ajoutant cette ambiance sonore à mon expo, je veux surtout créer une cassure avec le monde extérieur, que le visiteur ait l’impression de passer pour ainsi dire dans un univers parallèle. J’aimerais que ce ne soit pas une simple exposition à visiter, mais une expérience à vivre.

Je n’ai pu tester l’ajout de musique qu’une seule fois, lors de mon jury de fin d’étude à Saint Luc en juin dernier. Malheureusement, je n’ai eu aucun retour de ce que le jury en avait pensé. De plus, je me suis aperçu le jour du vernissage de l’expo de l’école, une semaine plus tard, que quelqu’un avait volé les diffuseurs que j’avais laissés dans mon local d’exposition. Je n’ai donc pas pu tester l’effet de ma musique sur le public. Ce sera donc, en quelque sorte, un peu comme une première pour moi. Cela dit, je me rends bien compte que le jour du vernissage, s’il y a ne fût-ce que vingt personnes, on n’entendra déjà plus rien. Alors, il ne me reste plus maintenant qu’à espérer que, les jours qui suivront, mon plan se déroule tel que je l’ai imaginé…