Body
Vue de l'exposition
La demoiselle aux miroirs
Ronflette Sylvie
Sculpture
>

 

 
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition, crâne d'enfant en chocolat
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition, Chevelure
Vue de l'exposition, Téléphone
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition
Vue de l'exposition

La Porte de Trèves

Sylvie Ronflette ° 1968, La demoiselle aux miroirs

Etre

"Je ne puis que parler des objets, je ne saurais les prononcer", disait le philosophe Wittgenstein dans son Tractatus1Je pourrai énoncer et décrire à l'infini les choses et leur contenu.  Parler des objets de Sylvie Ronflette m'obligera à puiser dans le domaine des figures sans jamais en épuiser le sens.

C'est que la formulation de son oeuvre est un langage décalé, seconde langue qui parle de la première, mythe au sens qu'en donna Roland Barthes2.  Le mythe condense et régule les conduites humaines.  Ses règles confèrent à l'imaginaire une structure dynamique, semblable au langage (selon Lacan), et dont la signification symbolique est produite par l'inconscient (selon Freud).

Née en 1968, en terre de Hainaut, elle porte en elle l'héritage des grands surréalistes wallons, de Magritte, d'Achille Chavée, et du Pol Bury des origines.

Comme eux, elle parle de rêve et de merveilleux dissimulé dans l'inconscient.  Elle dit son admiration pour Alice de Lewis Carroll et les contes de fées.  Comme eux elle explore les perversions de l'objet et crée des hybridations érotiques, des corps fracturés se fondant en des objets incongrus, insolites ou absurdes.  On pense à Miro et à son biomorphisme, mais aussi et surtout à Louise Bourgeois, grand-mère-jouvencelle de la sculpture du siècle.

Loin de faire de l'artiste un épigone régional des grands, voilà des références qui montrent que son originalité est étayée par le savoir et l'intuition de l'univers où elle vit.  Cela lui vaut une notoriété dont peu d'artistes de son âge peuvent se prévaloir. Lauréate et boursière de concours internationaux, elle a déjà exposé dans plusieurs pays dont les Pays-Bas et l'Italie.

Faire

La dynamique des structures de l'imaginaire dont il est question plus haut, induit forcément l'idée de lutte que se livre l'homme à la conquête de lui-même, à l'image des conflits fondateurs des mythes.

L'art baroque a exalté l'instabilité de la réalité humaine dans le flux de la vie.  Les oeuvres de Sylvie Ronflette sont exaltation et admiration avouée de ce "baroque éternel" qui s'exprimait en dynamisme et dissymétrie, séduction et pathétique, qu'elle évoque dans les thèmes de la Pieta, du Christ gisant, de la couronne, de l'orante aux mains jointes.  Le goût baroque pour la courbe se retrouve dans ses objets convexes, privilégiant  l'oeuf, la coquille, le tore et la sphère, et les formes ouvertes que sont la spirale, le cône, la ligne en "coup de fouet".  Mais ce véritable esprit baroque n'est pas à rechercher dans les réminiscences de la forme ou d'un hypothétique esprit religieux.

Ses oeuvres - qu'elle affectionne d'ailleurs montrer en "installation"- sont le théâtre d'une lutte visant à faire émerger du sens (incluant la sensualité) hors des pulsions et des actions humaines.

Elle aime confronter ses artefacts à des lieux de vie, scènes accueillant les émotions feintes ou sincères d'acteurs absents.  Chaque objet déposé sur un meuble est comme une bouffée de souvenirs de l'histoire d'un individu, un concentré de vie disparue.  Toutes les pensées éphémères d'une journée sont comme des "écrins de la vie" épars dans un décor familier.  Le flux de conscience qui fait notre histoire laisse dans son sillage des "bulles de conscience", libérées de l'esprit, concrétisées dans le plâtre.  Cela constitue réellement l'espace ouvert et expansif propre au baroque.

Ses objets parlent comme des souvenirs refoulés que l'analyste déterre de l'inconscient.  C'est à ce niveau de trace mnémonique qu'ils recèlent leur originalité  Ils proviennent d'un niveau de conscience où le langage commun n'opère pas, et est relayé par un système symbolique.

Sylvie Ronflette moule volontiers en ses plâtres tout ce qui lui passe sous la main; l'art consistant à retrancher ou ajouter à la forme son "fil d'Ariane", l'élément qui structurera son univers mythique.

La synecdoque, partie prise pour le tout, que l'on retrouve dans la barbe du Christ, les parties de corps humains (pieds, mains, bouches, oreilles, sexes) est rarement utilisée en tant que telle, mais intégrée à l'objet fabriqué, imaginaire ou extirpé au monde phénoménal.

Ainsi le Centaure est une empreinte de pied associée à un fer à cheval.  Adam apparaît dans l'adjonction et la fusion d'une feuille de vigne à une forme phallique. Mais que sont l'oreille au milieu d'un coussin, les fleurs de lys tressant la couronne, les pieds-à-roulettes, l'oeuf à crochet  et les bouches-champignons croissant sur la boule? Quels liquides ont contenus les "récipients cliniques" que le plâtre a lissés, purifiés, déplacés de leur fonction originelle, comme dans le rêve ("Bois-moi" ordonne le flacon à Alice).  A quoi peut servir un bandeau de colin-maillard transparent, sinon à truquer le jeu, à travestir la réalité, à la nier?

Tous nous renvoient à l'univers d'Alice endormie sur le talus au pied de l'arbre.

Laisser dire.

Si tu veux réussir à ce que vive un arbre, projette autour de lui cet espace intérieur qui réside en toi...écrit Rainer Maria Rilke, évoquant la dynamique qui unit l'homme aux symboles, qui lui appartiennent intimement (comme une partie de son corps) tout en restant extérieurs à lui.

Il faut comprendre les objets hybrides, les corps fracturés, fragmentés ou absurdes que fabrique Sylvie Ronflette à partir de cette logique où le symbole vit en nous comme nous vivons en lui.  Autour d'eux elle a projeté son espace intérieur.

L'outil chirurgical, qui simultanément soigne et mutile le corps, est rendu inoffensif dans le corset de plâtre qui épouse sa forme naturelle et l'ouvre dans de nouvelles directions.  Ses caractères effrayants et pathétiques sont mis en arrière-plan de la courbe suave et d'un pouvoir de séduction semblant vaincre la peur qu'il inspire. Débarrassé de ses tranchants, l'objet "plâtré' devient bombé (voire sphérique comme le "socle" de la pieta) blanc et lisse, attributs de la perfection.  Sa fonction hésite entre l'ustensile à la destination oubliée et l'objet esthétique. La pureté a des attributs mais sa substance nous est inaccessible.  Elle est donc inutile (la Pieta ne peut tenir sur son socle sphérique).

La recherche de la perfection, l'éradication des dualismes (masculin-féminin, bien-mal, le moi et l'autre), la fusion de l'un avec le tout dont la trace se perd dans notre passé mythique, se retrouve dans l'hybridation corps-objet, les corps parcellaires, voire les objets substituts (le slip masculin, le vase-préservatif, la femme-rose rose).  L'autre s'y transforme en le paradigme des diverses parties érotiques de son corps... Processus où Baudrillard voyait à l'oeuvre la subjectivité narcissique: Le signifié réel n'est plus l'autre, ou la personne aimée, mais le sujet lui-même3.  Cependant la séduction de l'oeuvre de Sylvie Ronflette dépasse de loin la réduction à l'hédonisme, à un principe de plaisir purement narcissique...Car lorsque vous vous contemplez dans un miroir, l'image reflétée est vous, mais vous, VOUS n'êtes pas cette image. Georges Fontaine,  juillet 1997


1Ludwig Wittgenstein, Tractatus Logico Philosophicus, Gallimard, 1961.

2Roland Barthes, Mythologies, Seuil, 1957.

3Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, 1968.

 

Introduction au vernissage de l'exposition de Sylvie Ronflette, 1er août 1997, Porte de Trêves, Bastogne.

De l'entretien que j'eus il n'y a guère avec Sylvie Ronflette remontent des notions et des thèmes comme des bulles sur une eau calme laissée par un plongeur.  Son imagination, son univers créatif semblent courir le long de quelques rails de sécurité nécessaire à la stabilité de l'oeuvre.  En voici 3 :

1) Son goût pour une conception baroque de l'art qu'on trouve dans les thèmes (la pieta, le gisant, la couronne ou les mains en prière), dans les lignes courbes, en coup de fouet, dans les formes convexes que sont l'oeuf, le tore ou la sphère, et dans les sens multiples qui fusent de ses objets incluant sensualité et séduction, humour et pathétique, voire une spiritualité diffuse.

2) La mise en situation des objets dans un cadre de vie, comme au théâtre, créant un univers en expansion livré à la conscience sans limite : Les objets sont des produits résiduels de la vie des gens, des bulles de conscience concrétisées dans le plâtre, des souvenirs déposés dans un cadre de vie - et qui est souvent le cadre de toute une vie- et qui peuvent le peupler sans limite de temps ou d'espace.

3) La structure mythique de ses oeuvres, qui la rapproche des surréalistes, tant au niveau du langage que de la signification symbolique, que des rapports avec l'inconscient , que de son goût pour l'onirisme et les contes de fées, produisant des êtres hybrides, des objets-valises, des substrats d'une véritable production littéraire.

Voilà donc quelques pistes qui permettront peut-être de mieux cerner le travail que S.R. nous présente en ces lieux,  et que je développe dans le texte qui accompagne l'exposition.  Comme souvent, il y a matière à dire, à écrire et à réfléchir beaucoup plus, mais il y a aussi matière à voir simplement, avec le regard du coeur, et à se laisser séduire par cet univers imaginaire témoin d'un "éternel baroque" qui se joue des modes et des étiquettes. Georges Fontaine, 31 juillet 1997.