image1
lorangerie
image1
lorangerie
Media-editions
Mais que cherchent-ils...?

MAIS QUE CHERCHENT-ILS...?

Mais que cherchent-ils? est la onzième publication de l'Oédite, Imprimée à 600 ex. à l’occasion de l’exposition «Mais que cherchent-ils...?» sous commissariat de Michel Clerbois dans l’Orangerie, espace d’art contemporain asbl en octobre et novembre 2012 en partenariat avec le Centre culturel de Bastogne avec l’aide de la Ville de Bastogne, de la Province de Luxembourg et de la Fédération Wallonie-Bruxelles de Belgique

Des collectionneurs:  Anne Buckingham, Jean Glibert, Félix D’Haeseleer, Serge Paternoster, Etienne Rousseau

Des artistes:  Fernando Alvim, Jacques André, John Beech, Gast Bouschet, Mariusz Kruk, Marcel Marien, Eric Stenmans, Marcel Vandeweyer proposent des objets d’art mais aussi des objets quotidiens, usuels et esthétiques ou consommables détournés.

Une réflexion sur la notion de collection sous commissariat de  Michel Clerbois.

Se faire l’oeil demande du travail et prend du temps. Il faut aller voir les expositions, lire, s’informer. Anne Martin-Fugier, Collectionneurs, Actes sud, 2012

Etre intéressé par l’art contemporain n’est pas une évidence. Collectionner l’est encore moins, cela demande un investissement personnel, intellectuel et sensitif. Depuis le XIXe, Ies collectionneurs font partie de l’histoire de l’art, tout comme les galeristes ou les critiques. Mais qui sont-ils? Sontils riches? Sont-ils très cultivés? Pas forcément. Passionnés, obsédés, possessifs, spéculateurs, mécènes, aventuriers… ou utopistes? Sans doute à divers degrés. En fait comme les artistes, les collectionneurs sont tous différents et développent des rapports personnels, intimes voir irrationnels à l’art et à ses objets fétiches: les oeuvres. Se poser le problème de la collection c’est aussi envisager le rapport à l’objet, à sa préciosité, à son choix, à sa signifiance; la lecture individuelle ou collective et les déplacements de frontière sémantiques et qualitatifs. J’ai voulu à partir de la notion d’oeuvres d’art mais aussi d’objets quotidiens, usuels, esthétiques et consommables détournés, proposer une réflexion sur la notion de collection. Ce sont évidemment des choix personnels, subjectifs et non exhaustifs. J’ai choisi des collectionneurs qui sont des personnes à la fois ordinaires et singulières – ne possédant pas forcément de moyens financiers exceptionnels, ni des connaissances artistiques encyclopédiques mais qui sont passionnées et qui établissent dans la relation à l’art, à l’esthétique, une philosophie de vie. Certains, comme Anne Buckingham, privilégient les rapports d’amitié et de connivence avec les artistes et ont une vision hétéroclite et ouverte à diverses réflexions contemporaines. Dans sa collection, le choix s’est porté sur des oeuvres de Fernando Alvim, John Beech, Gast Bouschet, Mariusz Kruk et Eric Stenmans. Du collectionneur Serge Paternoster, sont présentées deux séries d’oeuvres d’une même famille artistique liées aux détournements poétiques et humoristiques des objets et des images; l’irrévérencieux surréaliste historique Marcel Mariën et son neveu montant l’escabelle Marcel Vandeweyer. Si dans ces deux séries, les images et les objets sont récupérées et détournées dans l’art, pour Etienne Rousseau, qui se consacre au patrimoine design industriel des années d’après guerre, l’objet se suffit à lui-même; il est fasciné par ces productions fusionnant l’épure esthétique et la réflexion fonctionnelle et peu importe si ces objets sont le plus souvent l’oeuvre de créateurs anonymes. Jean Glibert est artiste et collectionne aussi des objets quotidiens; mais ceux-ci établissent des liens avec les notions de couleur et de fonctionnalité. Félix A. D’Haeseleer est un collectionneur passionné des nuances colorées. Tous deux ont été professeurs à La Cambre et proposent « Couleurs », une installation réalisée à La Cambre il y a quelques mois et présentant quelques objets sélectionnés dans la collection de Jean Glibert et un choix de livres sur la couleur, d’échantillons, de nuanciers, empruntés de la bibliothèque de la Cambre par Félix A. D’Haeseleer, qu’ils accompagnent de commentaires et de dialogues sur le sujet. On le sait depuis un siècle, avec Marcel Duchamp et ses ready-made – objets d’art, ni beaux, ni laids – les choses ne sont pas simples! Jacques André est un artiste compulsif qui fait des achats à répétition de livres, d’objets… Collectés par série, ceux-ci s’intègrent dans une réflexion conceptuelle sur la place de l’objet dans la société de consommation. Sa démarche ne présente pas de savoir-faire particulier, elle est à la portée de tous, mais le développement intellectuel et les rapports qu’il crée entre les objets et leurs valeurs, lui sont tout à fait singuliers. Jacques André nous en remet une couche avec sa présentation disséminée d’achats, produits industriels simulacres trop signifiants. « Mais que cherchent-ils...? » essaye de dresser un panel de visions et de conceptions diverses, qui interrogent le visiteur sur le rapport qu’il établit à l’objet en général et à l’oeuvre d’art en particulier. L’exposition peut sousentendre que l’art est à la portée de tous ceux qui le désirent. Dans cette petite édition, j’ai aussi voulu laisser la parole aux exposants; chacun y exprime son rapport à l’art, aux artistes, aux objets et à sa collection. Michel Clerbois, Commissaire

JACQUES ANDRE1969, vit et habite à Bruxelles. 

Le texte ci-dessous a été imprimé à l’encre sympathique....

ANNE BUCKINGHAM, traductrice, vit à Bruxelles

Il y a bien plus dans l’échange que les choses échangées. Claude-Lévi Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1948

J’ai commencé à acquérir de l’art avec mon mari qui était écrivain et artiste au début des années 1980. Il s’agissait à ce moment-là surtout des oeuvres des amis artistes, et de temps en temps des achats assez modestes, des coups de coeur, des artistes plutôt inconnus, dans les foires ou même en galerie. Bien des années plus tard, je me trouve entourée – ou plus précisément je vis avec – plusieurs centaines d’oeuvres, mais j’ai toujours du mal à me dire ‘collectionneur’, en tout cas dans le sens classique du terme. Premièrement, car je n’ai jamais rien revendu, pas une seule pièce (pourtant dans certains cas j’aurais pu rajouter pas mal de zéros, mais on ne vend pas ses âmes soeurs). Et deuxièmement, car je n’ai jamais ciblé un créneau spécifique ‘à la mode’ ou ‘branché’, ni fait l’impossible pour compléter une série ou combler un manque. Mais ceci dit, dans le contexte de cette exposition, qui est plutôt large, le terme collectionneur est tout à fait valable. Le rapport ou bien l’élément amitié dans ce que je vais appeler un échange, reste aussi fort maintenant qu’au début. Il y a deux cas d’espèce. Soit l’artiste est déjà un ami, je connais son travail, je fréquente son atelier, je suis l’évolution de son oeuvre, on pourrait même dire que je ‘participe à’ – ou que je frôle – l’acte de création. Et ceci s’applique à la plupart de mes acquisitions, entre autres des artistes de certaines oeuvres montrées dans cette exposition – Fernando Alvim, Gast Bouschet et Eric Stenmans. Soit l’artiste dont j’achète une oeuvre devient un ami et je commence à suivre son travail aussi; c’est le cas de John Beech et de Mariusz Kruk, également présents dans l’exposition. Il peut y avoir aussi une troisième démarche, éventuellement même plus intéressante, tant pour l’artiste que pour le collectionneur: l’acte de création se passe chez le collectionneur. Un exemple récent: Juan Paparella dont je suis également le travail depuis longtemps est intervenu dans une pièce nouvellement aménagée, avec un mur entièrement tapissé et un accrochage de photos qui y répondent. D’où la chambre dite Paparella! Dans le même esprit mais il y a bien plus longtemps une très belle installation in situ d’Eric Stenmans offerte par l’artiste en remerciement pour l’atelier qu’il a occupé pendant un certain temps chez moi. D’où la salle de bains d’Eric! Je reviens pour terminer sur le mot échange qui est pour moi sans aucun doute le mot clé. Il s’agit en fait d’un besoin: l’artiste a besoin d’un public, d’un soutien, que ce soit financier et/ou autre; il faut que son oeuvre soit vue, qu’elle voyage. Et moi, j’ai besoin de son art pour de nombreuses raisons, et notamment pour m’enrichir la vie, pour lui donner un sens. C’est aussi simple et aussi compliqué que ça.

JEAN GLIBERT 1938, artiste plasticien, coloriste

«Il nourrit son vocabulaire et son imagination en cherchant, chinant, accumulant, les matériaux, outils, papiers, pigments, nuanciers de toutes sortes et innombrables... Il les voit comme autant de surprises visuelles aux contingences infinies». Steven Vitale et Vincent Dietsch, à propos de Jean Glibert

FELIX A. D’HAESELEER 1947, ex-professeur titulaire du cours de Couleur à La Cambre

Depuis plusieurs années, L’école de La Cambre Arts visuels (ENSAV) s’associe avec l’université et différents instituts de recherche pour l’organisation d’un colloque (ou journée d’étude) annuel: Le Concept du bricolage (UCL, 2009), Regards croisés sur les écrits d’artistes contemporains (ULB, 2010) et Hors Cadre, en partenariat avec l’ Iselp et Espace 251 Nord, en avril 2012. Ces journées réunissent étudiants et professeurs, doctorants, intervenants artistes, théoriciens et chercheurs. Des modes de communication particuliers y sont encouragés : témoignages par le biais d’une performance ou d’une projection par exemple. La parole artistique y est considérée comme équivalente aux communications traditionnelles. Sous le titre L’architecture de l’art, la journée inaugurale du Colloque Hors cadre 1 était consacrée à la personnalité artistique et pédagogique de Jean Glibert, fondateur de l’atelier d’Espace urbain à la Cambre en 1975. La couleur et la question de la perception occupent une place centrale dans l’oeuvre de cet artiste comme dans le programme pédagogique de La Cambre. Félix A. D’Daeseleer, professeur de couleur à La Cambre de 1994 à 2012, a accepté avec enthousiasme d’évoquer Jean Glibert sous l’angle singulier de sa vision et de on analyse personnelles de théoricien et pédagogue de la couleur. La préparation de son intervention a été l’occasion d’une vraie rencontre et de multiples échanges entre les deux hommes. La thématique de la collection -ou plutôt de la collecte- autour d’une sélection d’objets et de livres précieux (pour la plupart conservés à la bibliothèque de La Cambre) est devenue le point de départ de leur intervention en duo. Leurs conversations ont été enregistrées et plusieurs propositions de présentation envisagées. C’est la forme d’une installation visuelle et sonore interactive qui a été choisie: 10 objets (5 chacun) et autant de bornes munies d’écouteurs. Cette installation constitue à présent une création en soi et un concept original de monstration. 1 Le Colloque «Hors cadre. Peinture, couleur et lumière dans l’espace public contemporain» s’est tenu à Bruxelles les 19, 20 et 21 avril 2012. La journée du 19 avril, à La Cambre, a été composée d’interventions libres et de témoignages de plasticiens (Michel Clerbois, Bénédicte Henderick, Ann Veronica Janssens, Emilio Lopez-Menchero, Jacqueline Meesmaecker et Gwendoline Robin), d’architectes et de critiques (Pierre Henrion, Norbert Nelles, Félix A. D’Haeseleer et Raymond Balau, actuel responsable de l’option Espace urbain). Les journées du 20 et 21 avril, à l’Iselp, ont rassemblé des théoriciens belges et étrangers sur le thème général du colloque. Caroline Mierop, directrice de La Cambre

SERGE PATERNOSTER, 47 ans, entrepreneur de jardin, verdouilleur, herboriste grimpeur

Cela a commencé par des fréquentations, par des liens d’amitié. Je suis parti en voyage au Japon, avec mon ami Hiroshi Kuroda, qui est peintre et qui a été élève d’Olivier Debré. Il m’a emmené dans diverses galeries à Tokyo et dans les expositions de ses amis. Puis de retour à Bruxelles, j’ai rencontré Maurice Keitelman et j’ai passé un certain temps dans sa galerie à feuilleter des catalogues, à parler avec lui et lui faire part de ma fascination et de mon intérêt pour l’art. Je ne cherche pas grand-chose en collectionnant mais l’art magnifie mon quotidien et lui donne un sens, une certaine intensité. Il m’apporte une grande joie, une sorte d’énergie. Déjà enfant j’accumulais, je collectionnais des timbres, des boîtes d’allumettes, des cailloux. Collectionner c’est peut-être une certaine façon de conservation de la mémoire. J’ai commencé à acquérir des oeuvres en faisant des trocs avec les artistes qui n’étaient pas toujours en fonds (une partie financière et l’autre en échange d’une pièce). Pour moi, c’était un rapport sain avec les artistes, cela évitait tous les soucis et tout le monde s’y retrouvait. Je me suis intéressé au Surréalisme et au mouvement Dada, aux collages; et puis au Pop Art, à la Figuration Narrative et au Nouveau Réalisme. Le travail de Marcel Mariën et de Marcel Vandeweyer m’a immédiatement sauté aux yeux. Ils sont tous les deux des faiseurs d’images et d’objets, des assembleurs, avec une démarche poétique, et ils sont tous les deux en dehors du marché de l’art et des courants à la mode. Je n’ai jamais rencontré Marcel Mariën, j’ai pris connaissance de son oeuvre avec une série qui se nomme «les étrécissements», une forme de découpage d’images qui par la technique en transforme profondément le sens. C’est ainsi qu’a commencé la grande aventure avec Marcel Mariën. L’autre Marcel, Marcel Vandeweyer, que j’ai rencontré par l’entremise d’un ami artiste, devient très vite un ami. Son oeuvre, outre son côté poétique, est remplie de rébus, de déguisements qui flirtent avec l’absurde et avec une certaine nonchalance, parfois juste pour le fun. Toute son oeuvre est une sorte de réalisation graphique et d’assemblages d’images fulgurantes qui lui passent par la tête. Mais dans la collection d’art, il manque un côté festif, que je complète avec les liens d’amitié que j’établis avec les artistes (comme Dialogist-Kantor) et que l’on peut aussi parfois entrevoir en vivant les performances et les happenings.

ETIENNE ROUSSEAU 1959, concepteur et réalisateur de mobilier, vit et travaille à Bruxelles

Le déclic fut une exposition organisée au musée du design à Gand en 2007, intitulée «L’Esthétique Domestique» où était présentée une partie de la collection de Jean-Bernard Hebey. La vision de tous ces objets, créés durant ces dernières décennies, connus pour les avoir côtoyés chez nos parents ou grands-parents, fut pour moi la révélation de leur importance patrimoniale et de l’urgence de les sauver d’une disparition potentielle. Tous ces ustensiles du quotidien sont éphémères et il est indispensable d’essayer de les conserver même s’ils sont issus d’une production de série. Je trouve qu’ils sont un «témoignage» de la technologie des années d’après guerre aux années quatre-vingts. La fabrication et la production étaient au début essentiellement liées au matériau utilisé : la bakélite et la fonte d’aluminium avec son travail de moulage, le métal mis en oeuvre par emboutissage, soudure, jusqu’aux traitements de finition et de surface par nickelage, chromage ou laquage… et puis l’évolution vers de nouveaux matériaux comme le verre et ses traitements, le plastique et ses dérivés… tous ces nouveaux matériaux qui, par leurs propriétés ont permis la duplication sérielle. Ils sont aussi les témoins du développement de l’électricité, de la miniaturisation et de l’essor de l’électroménager en Europe en s’inscrivant dans la notion moderniste du progrès, du confort ménager proposé à la population, à la ménagère. C’est clair que l’on passe définitivement du mode artisanal à la production industrielle à la portée de tous. C’est à ce moment-là que le design et l’esthétique industrielle prennent leurs places. Penser et produire un objet meilleur, plus performant, plus rationnel, beau, et accessible à tout le monde. C’est pour moi important de sauver ces productions – bon marché – qui par leur contexte acquièrent une valeur, historique et patrimoniale. Mes critères de choix sont subjectifs, il y a bien des productions qui sont des jalons emblématiques de l’histoire du design, des objets établissant le compromis souvent judicieux entre la fonction et la forme, leur efficacité, la sécurité et le critère de prix. Il y a aussi certains coups de coeur ; quasi tous ces objets ont été trouvés sur des brocantes ou au marché aux puces place du Jeu de Balle, par une recherche quasi quotidienne. Mon premier achat fut une machine à café «Gaggia», une magnifique illustration du principe des leviers et une belle synthèse entre la fonction et l’esthétique – simplicité et efficacité – il y a une parfaite maîtrise ergonomique. D’autres objets emblématiques sont les chauffages. Tant au niveau de la fonction que de la liberté des formes, certains offrent une approche esthétique nouvelle pour l’époque, une multitude de possibilités d’emploi, une grande liberté dans l’utilisation des matériaux, ainsi qu’une évolution technologique ingénieuse. Un autre exemple est ce chauffe-plat trouvé dans une brocante, il était dans un état déplorable. Il présente la parfaite synthèse d’un objet fonctionnel, de belle proportion, rationnel dans ses solutions trouvées pour son utilisation et son aspect compact. Des astuces intelligentes répondent aux normes de sécurité et aux exigences du transport. Sa restauration m’a pris beaucoup de temps et malgré le fait que le créateur de cet objet soit inconnu, il reste pour moi un objet fabuleux. Très représentatif de son époque par sa conception et sa réalisation, il aurait pu être conçu aujourd’hui alors qu’il s’inscrit dans la sensualité et l’aérodynamisme du courant «streamline» du début du siècle aux Etats-Unis. Pour conclure je suis toujours étonné de constater que ces objets qui ont un demi-siècle fonctionnent toujours impeccablement – je continue à les utiliser – ils étaient conçus et réalisés pour la durée, ce qui est en opposition complète avec l’électroménager actuel qui est conçu pour avoir une durabilité très limitée, voire programmée.