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Sculpture
Marx Dominique
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La Porte de Trêves

Dominique Marx °1955 +2017 Sillons et champs du signe

L'art contemporain a interrogé tous les matériaux, de l'abject au sublime et même au virtuel.  Dominique Marx conçoit avec beaucoup de simplicité une technique qui doit son originalité à l'usage d'une matière devenue non moins rare que surprenante : le disque en vinyle.  Témoin de la culture de masse à l'aube des années 60, le microsillon aurait pu être traité dans l'esprit sériel du pop'art.  Il a préféré l'exploiter dans un mode opératoire proche des Nouveaux Réalistes: en compressions, empilages, découpages, lacérations.  De ses premières scarifications mutilatoires sur les sillons (1979) jusqu'aux récentes Strates (disques fractionnés, empilés et collés) aux effets lumineux clair-obscur, aux Stèles et aux Blocs où la matière fondue retourne vers un état minéral originel, D. Marx transgresse un code culturel.  La fonctionnalité de la matière usinée est abolie pour faire place à son exaltation formelle, à une esthétique minimaliste, épurée progressivement de référents musicaux ou autres.  Cette translation de substance aboutit à la primauté de la matière noire sur son contenu sémantique.  Les sillons s'estompent en faveur de vastes champs de signes diffus, strates anthracites où la lumière scintille miraculeusement en hommage à toutes les musiques perdues...Vestiges d'un nouveau bûcher des vanités.

 

Etre.

Qu'eût été la statuaire grecque sans le marbre, le destin de Babylone sans la brique?  L'idéalisme qui prévalut dans l'histoire de l'art négligea souvent le bloc de pierre qui avait contenu la statue. De simple support d'expression, la matière est devenue objet d'étude privilégié depuis qu'elle a cédé ses secrets sous la pression des sciences physiques.  L'art contemporain a interrogé tous les matériaux, du détritus aux alliages complexes, de l'abject au sublime.

Dominique Marx conçoit avec beaucoup de simplicité une technique qui doit son originalité à l'usage d'un matériau devenu non moins rare que surprenant : le vinyle (exactement : vinylite: copolymère de chlorure et d'acétate de vinyle, utilisé pour le pressage des disques microsillons -Larousse) qui jusqu'il n'y a guère porta toutes les passions des jeunes générations, et fut le premier vrai vecteur de la culture en mouvement.

Objet de production de masse depuis l'aube des années 60, consacrant en millions d'unités vendues le succès d'une vedette, centimes troués que lamain invisiblefinancière transformait en or et platine, le microsillon est mort. Bel et bien.

Ces excellents témoins de la culture de masse auraient pu être traités dans l'esprit sériel du pop'art.  Dominique Marx a préféré les exploiter, texture et contexture, dans un esprit et un mode opératoire proches des Nouveaux réalistes, comprenant des compressions à la César, des empilages à la Christo, arrachages et lacérations procédant d'un Rotella, mais avec une technique absolument originale.

En 1979, l'heureuse trouvaille d'une pile de 33tours abandonnés a orienté son futur parcours.

A cette époque le "disque noir" est encore un objet d'égards et de dévotion, quasi sacré, et il transgresse prudemment le code culturel en contregravant le sillon spiralé d'une seule plaque à la fois.

Vers 1990, le transfert de l'information vers le CD numérique a rendu l'autodafé moins coupable, l'artiste se met donc à broyer du noir.

La pure fonctionnalité du disque étant abolie, c'est la beauté de sa matière qui est exaltée et qui fascine.  La fonction est omise et le travail de démantèlement glisse vers une contemplation esthétique presque obsessionnelle - au sens où l'étaient les machines inutiles de Tinguely : "Ce qui ne sert plus à rien peut toujours nousservir".

Faire

Couper des lames au cutter, tangentiellement à la rondelle centrale, recouper, casser  avec l'application immémoriale du chasseur paléolithique ôtant les lames d'un nucleus de silex.

Empiler les éclats sur un cadre, qui peut-être un simple couvercle métallique de boîte à biscuits; avec la précision d'un typographe.  Etape lente et méditative au coeur de la création, d'où émergera la forme. Enfin  les "strates" ainsi constituées sont scellées au solvant, étape délicate où la morsure acide peut encore tout faire échouer.

Le travail est long et rien n'y est livré au hasard.  Le gaspillage n'est pas autorisé car la matière première est rare et sa transformation exclut tout revirement.  La matière est noble, parce que jalonnée de traces humaines faites d'harmonies et de rythmes perdus.  Codes et langages sont mis en abyme en chaque oeuvre qui ressemble à un palimpseste partiellement effacé : le microsillon comme transcription analogique de la musique, le trait gravé en surimpression qui altère définitivement cette musique, les transformations topologiques qui conduisent le disque au langage plastique: cercle, spirale et sillon micrométrique mutent en strates parallèles, fractures acérées, reliefs volcaniques où se jouent les effets de lumière, et l'image obsédante du disque qui reste latente dans une  myriade d'éclats et de reflets.

 Susceptibles d'accomodations multiples, les panneaux de la série Strates se plaisent mieux dans la verticalité, modulant des clairs-obscurs avec la lumière comme d'improbables diamants noirs.  Faut-il rappeler l'admiration de D. Marx pour Pierre Soulages qui en sa basilique de Conques, marie la lumière aux strates noires du vitrail ?  Il y a chez Marx le même regard méditatif sur l'oeuvre "où viennent se faire et se défaire les sens qu'on lui prête".

Les séries de Stèles et de Blocsabordent plus résolument les trois dimensions.  Les disques sont réduits plus franchement en pâte et moulés en formes cubiques, massives et anguleuses.  Le sens de ces bornes que l'imaginaire collectif identifie encore au disque va s'oblitérer au fil des générations.  Purifiées de tout référent, les formes pourront exister simplement, comme stèles et mégalithes,témoins  ultimes de la dissolution  des êtres et des civilisations.

Métaphore de lapsyché, le disque vinyle devient ce "fantôme dans la boîte noire": sillon fragile, toucher léger, vibration et souffle emprisonnés dans une gangue monolithique, langue aux signes oubliés.

Laisser dire

Fragmenter des disques pour en réorganiser la matière peut faire figure de comparaison  au changement de paradigme qui voit la fusion du discours analogique dans l'océan des nouvelles technologies digitales.

Le microsillon, métalangage musical,  est mort économiquement.  Comme le morse, son code est archaïque et son message perdu, faute de lecteur approprié.

L'obsolescence économique du vinyle le renvoie en tant qu'invention  au musée des Arts et Métiers, mais son exclusion des circuits de production font du disque noir un bien rare et précieux.  Déjà prisé en brocante et peut-être demain  chez les antiquaires, il est l'objet d'un culte fétichiste de collectionneurs dont l'incompréhension et la rivalité heurte parfois le travail de Dominique Marx.  C'est que, pour l'un comme pour les autres, l'objet est abstrait de sa fonction première. La qualité spécifique du disque (transmettre un message musical), sa valeur d'échange et sa valeur d'usage sont déplacées.  La manipulation précautionneuse des uns s'oppose à la destruction "sacrilège" de l'autre.

Ce transfert de sens va de la catégorie d'index qu'avait le vinyle, vecteur de musique dans un contexte technologique et culturel précis, vers la catégorie de signe plastique.  La materia prima,disque par accident de la matière et volonté industrielle, perd son iconicité (on n'y reconnaît plus l'objet initial) pour renvoyer progressivement à des signes extra-musicaux et primitifs : stèle, strate, bloc.  Il y a "translation de substance", dirait Umberto Eco : Le signifiant n'est plus perçu comme il devrait l'être; le disque noir est un paradigme perdu....or "nous vivons dans une culture qui ne peut plus se reconnaître sans l'évidence des signes"...Alors ayons l'audace de confronter ces évidences aux champs du signe et aux sillons perdus de Dominique Marx! Georges Fontaine, mai 1997.     

Dominique nous a quitté le 13 février 2017