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D'où vient le vent?

D'où vient le vent?

Emilia Bellon, Olivier Bovy, Frans Daels, Daniel Daniel, André Delalleau, Emmanuel Dundic, Jean-Pierre Husquinet, Gauthier Pierson, Raymond Langohr, Philippe Luyten, Manu tention, Nadine Martin, Werner Moron, Luc Navet, Jacques Patris, Christine Renard

L’idée d’inviter des artistes actuels à créer des girouettes est une volonté de trouver des formes esthétiques qui articulent tradition et modernité. La volonté est d’ancrer une création actuelle dans une culture populaire en prenant un objet qui montre la direction du vent et qui jadis permettait d’orienter les navires. Arrivées dans nos contrées par les peuples vikings, la girouette a progressivement intégré nos paysages et les clochers, contribuant à une faculté collective de perception de «D’où vient le vent?»

Cette idée vise à toucher la population locale avec des créations contemporaines déclinées autour d’un objet familier. L’ancrage local est ici revendiqué comme un élément positif, le fait d’être fier de vivre à la campagne et d’y accueillir des objets que des artistes ont fabriqués en toute liberté.

Il est particulièrement important dans cet espace de favoriser l’émergence d’une création en lien avec l’histoire de nos campagnes. La girouette, dans la tradition, montre une iconographie en lien avec le pays, chez nous en Wallonie le coq, en Flandre le lion, en Allemagne le loup, etc... Lorsqu’elle prend la forme du coq, dans nos contrées, il est généralement représenté chantant contre le vent dominant. Elle peut s’apparenter aux totems qui avaient pour fonction de symboliser la culture à laquelle on appartenait.

La girouette doit être équilibrée pour qu’elle puisse tourner sur son axe, et asymétrique de sorte à pouvoir donner prise aux vents. Généralement de petite taille, elle résiste mieux au vent. Il s’agit, comme le réclame la fonctionnalité de l’objet, de marquer les quatre points cardinaux : NORD, SUD, EST et OUEST. Luc Navet, commissaire de l’exposition

 

NININONNONOUIOUI;

Tourner à tous les vents

Il faut être un as de la désaxe

Infidèle à toutes les fois, à tous les dogmes,

Sceptique profond d'un cynisme extrême,

Sophiste dans l'âme, jésuite nature.

il faut savoir surfer, traverser les vagues.

Il faut aimer virer de bord, adorer les brisées,

les ouragans, les creux,

avoir le sens giratoire et oublier sa mémoire.

Une girouette survit à toutes les tempêtes.

C'est un gage de vie, d'adaptation très à la mode.

C'est nininonnonnonouioui

Guy Denis. Président de l'Académie luxembourgeoise. Ecrivain

 

Quand le vent vient de l’est

Il y a très longtemps que je n’ai pas vu de visage humain de près. La dernière fois, je me souviens que la peau du gaillard était du même vert que la peinture qu’il était censé badigeonner sur mes plumes de fer. Le vent était à l’est. Il m’a fait pivoter d’une main tremblante, il m’a béni avec le pinceau comme le curé asperge les cercueils quand les hommes enterrent les leurs. Le type sentait l’alcool à plein nez. Et il avait l’air mort de trouille. Il ne s’est pas attardé ; à peine une minute de ce qui reste ma dernière rencontre avec un humain. Dans mon souvenir, une clameur est montée jusqu’à moi. Il y avait un attroupement le long du mur du cimetière, des hommes, des femmes, des enfants qui devaient tous juger que le Picasso des girouettes venait de remplir sa mission. Les gens d’ici font ça tous les vingt ans à peu près : payer à boire à un apprenti couvreur  pour qu’il prenne le risque insensé de monter ici. Un peu comme un baptême, je suppose. Il n’empêche que je ne suis peint que d’un côté et demi. Ma belle queue de coq altier a pour moitié échappé au pinceau de l’artiste. C’est peut-être de là que partira la rouille qui un jour m’emportera.

Entretemps, je tourne, je tourne, je tourne. Et j’ai la subtile impression qu’il n’y a plus grand monde pour étudier ma position et ensuite décider de ce qu’ils feront de leur journée. J’ai quand même un fidèle : un petit bonhomme qui vient souvent s’asseoir sur le banc de la grosse ferme en face de l’église. Il me montre du doigt, il discute fiévreusement avec ses voisins aussi vieux que lui, ils se tapent sur les cuisses en riant, ils tendent leurs mains devant eux pour montrer des objets qu’ils sont seuls à voir. J’aime bien leur compagnie. Je sens que je compte.

Pour le reste, ce n’est plus que mouvement, passage et vitesse : les voitures comme des fourmis affairées, le grand bus où s’engouffrent chaque matin des gamins et des filles que le véhicule recrache huit heures plus tard. Il n’y a plus de bambins et de gamines qui se dépêchent vers l’école en allongeant le pas ou en poussant comme des fous sur les pédales. Je ne sais pas où ils sont tous passés.

Maintenant, dans beaucoup de maisons, je vois briller jusque tard dans la nuit de grands rectangles lumineux où s’agitent des formes fugitives. C’est bizarre.

Il n’y a plus de vaches non plus. On dirait qu’on leur a interdit tout accès aux rues du village. Je les distingue au loin, des taches blanches et brunes qui arpentent le vert des prés sur les collines. Où dorment-elles maintenant ?

Je ne sais pas quand ils vont envoyer un autre Picasso pour achever le travail. C’est bizarre, je sens la rouille qui commence à piquer mes plumes de métal. Tout compte fait, il vaut mieux ne pas y penser. On verra. Armand Henrion